Entretien avec Céline Roblot 1/2
Marthe Cadart, chargée de mission communication à La Réserve des arts cet été a rencontré Céline Roblot le 26 juillet 2011. Cet entretien est publié en deux parties. Céline Roblot est directrice de projets culturels et consultante en développement durable. Elle a mené, au ministère de la Culture, une mission de conception de la Stratégie Ministérielle de Développement Durable.
Marthe Cadart : Pouvez-vous présenter votre parcours, ce qui vous a amenée à faire se croiser culture et développement durable ?
Céline Roblot: J’ai une quinzaine d’années d’expérience dans le domaine de la culture et de la diplomatie culturelle et, plus récemment, du développement durable, à des fonctions de direction de projets, de programmation artistique, de communication, de coopération culturelle internationale, de mise en place de stratégies de développement durable. J’ai fait des études à l’École Normale Supérieure, que j’ai complétées par une formation en gestion culturelle à l’Université Paris-Dauphine. J’ai été responsable du développement pendant six ans dans un centre dramatique national, le Théâtre des Amandiers à Nanterre, où j’étais également déléguée générale du festival international.
Je suis ensuite partie en Allemagne, où je dirigeais le département des Arts de la scène de l’Ambassade de France à Berlin. Je montais des festivals et des programmations d’artistes français avec les principaux opérateurs culturels allemands. J’ai par exemple initié et piloté le festival « France en scène. Thater und Nouveau Cirque », qui présentait une quinzaine de compagnies françaises dans huit institutions berlinoises majeures. Berlin a marqué le début d’un intérêt plus marqué pour les questions de développement durable, puisque, entre 2004 et 2009, j’ai pu suivre de nombreux projets artistiques et culturels qui faisaient se croiser culture et développement durable, souvent dans le contexte du renouvellement urbain lié à la Réunification allemande. Dans ce contexte nouveau, plusieurs artistes et architectes réinterrogeaient leur pratique, et créaient des projets qui faisaient écho au développement durable, soit en termes thématiques, soit en adoptant, dans leur démarche artistique, des logiques proches des démarches du développement durable, participatives, transversales, revisitant ainsi leur rapport à la ville, à l’espace public, au(x) public(s).
M. C. : Pouvez-vous donner des exemples de tels projets culturels ?
C.R. : Je peux par exemple citer la « Zwischennutzungsagentur », « agence pour l’utilisation temporaire ». Ce collectif pluridisciplinaire d’architectes et d’urbanistes s’est constitué suite à l’appel à projets que la ville de Berlin avait lancé pour monter son agenda 21. Cette agence travaille sur le potentiel culturel, social et créatif des chantiers urbains, en développant des projets temporaires pour un développement urbain durable et participatif. A Berlin mais aussi dans d’autres villes d’Allemagne, elle opère dans des logiques très transversales et citoyennes, imagine des projets culturels ou teste des modèles économiques expérimentaux, parfois liés à l’entrepreneuriat social, qui peuvent éventuellement ensuite être intégrés au nouvel espace quand le chantier est terminé.
Cette agence pilote des projets culturels comme il y en a eu un certain nombre au début des années 2000 en Allemagne, qui font se croiser dimensions culturelle et artistique, citoyenne, sociétale et environnementale. Les acteurs qui ont alors émergé, aussi bien des artistes que des programmateurs culturels, ont fait la jonction entre culture et développement durable, explicitement ou pas, soit par les thématiques abordées, soit en terme de démarches.
M.C. : Vers quelles institutions vous êtes-vous orientée à votre retour en France ?
C.R. : Quand je suis rentrée en France, j’ai souhaité aborder de manière plus globale le champ du développement durable, après avoir eu une entrée empirique en Allemagne. J’ai alors intégré le CHEEDD, le Collège des Hautes Études de l’Environnement et du Développement Durable. C’est une formation portée par l’école Centrale Paris, l’ESCP et Agro Paris Tech, qui propose une approche multidisciplinaire, transversale et prospective des questions liées au développement durable. Pour moi, c’était très intéressant, puisque je cherchais à la fois une vision d’ensemble des différents enjeux et thématiques du développement durable et des outils pour pouvoir mettre en place des démarches en matière de développement durable.
J’ai ensuite participé à la conception et l’organisation du colloque 2010 du Collège. Sous le titre générique « Du soutenable au désirable, quel avenir pour le XXIe siècle ? », cette manifestation explorait des approches pour rendre le développement durable désirable – c’est-à-dire inciter les gens, individuellement et collectivement, à changer leurs comportements dans le contexte d’un monde aux ressources limitées, en rendant cela désirable, en sortant de la contrainte ou la peur.
On ouvrait la journée en réfléchissant à l’horizon que nous souhaitons nous donner, à l’avenir souhaitable qu’on peut imaginer pour le XXIème siècle. L’après-midi était réparti en deux temps : une présentation d’un certain nombre d’acteurs et d’initiatives qui sont déjà dans des formes désirables pour un monde un peu différent (tout n’est pas à inventer, il y a déjà beaucoup d’initiatives qui existent), puis des points de vue de sociologues qui travaillent spécifiquement sur les changements de comportements, sur la manière de susciter et d’asseoir des changements de comportements et au niveau individuel et collectif.
M.C. : Selon vous, qu’est-ce que le développement durable a à dire de nouveau sur les liens entre culture et territoire ?
C.R. : Je m’intéresse particulièrement à la question de la ville durable : en quoi les artistes peuvent-ils contribuer à la conception de la ville ? A quoi la ville de demain ressemble-t-elle quand les artistes sont parties prenantes de son élaboration ? Il se trouve qu’au ministère de la Culture, j’ai eu à élaborer le volet français d’un programme de la French American Foundation consacré à la ville durable. J’ai proposé de réfléchir à la place de l’artiste dans la conception de la ville. J’ai fait un travail de commissariat pour repérer des artistes qui travaillent sur ces thématiques de la ville, avec différentes approches qui peuvent se croiser : certaines sont architecturales, d’autres sociales, participatives, paysagères etc. La France a sur ce terrain-là de nombreux artistes ou collectifs d’artistes, reconnus à l’international, emblématiques de démarches transversales.
M.C. : Quelles sont les démarches de développement durable dans la culture en cours en Europe?
C.R.: La fondation fédérale allemande pour la culture (« Kulturstiftung des Bundes ») a par exemple lancé le programme « Über Lebenkunst. Initiative for Culture and Sustainability ». Dotée de 3,5 millions d’euros, cette initiative 2010-2012 a débuté par un appel à projets international qui a reçu 850 candidatures, dont les quatorze propositions sélectionnées ont été présentées à Berlin cet été, lors du festival « Über Lebenskunst » du 17 au 21 août. Ce festival est le point d’orgue d’une initiative multi-volets qui comprend un volet artistique mais aussi un vaste programme pédagogique, de nombreux événements (programme de conférences, débats, publications etc), et un travail sur l’intégration du développement durable dans les modes de production des œuvres et des manifestations culturelles. La réflexion part de plusieurs questions : et si la crise était une chance à saisir ? Comment les artistes peuvent-ils contribuer à imaginer de nouveaux modèles? A quoi ressemblerait le Berlin durable ? Il y a ainsi des projets dans la ville-même, pour expérimenter un certain nombre de nouveaux modèles.
Toujours en Allemagne, on peut également citer l’Institut Goethe, qui a intégré le développement durable et la question du changement climatique dans sa programmation. C’est aussi un axe stratégique pour le British Council, qui a défini trois grandes lignes pour son action d’influence : 1/ le développement durable et le changement climatique 2/ l’innovation et 3/ la diversité culturelle. Ces institutions ont intégré le développement durable dans leur politique culturelle. L’Angleterre a beaucoup d’avance en ce qui concerne les modes de production plus propres dans le domaine culturel.
Les Allemands ont une vision des arts et de la culture plus intégrée aux questions de société. Les commanditaires font régulièrement appel aux artistes pour des approches pluridisciplinaires de problématiques sociétales. L’artiste peut ainsi être invité à penser le renouvellement de la ville, l’avenir de tel ou tel bâtiment, les traces de l’histoire dans l’espace public, comme il peut être associé à la réflexion sur un certain nombre de grands sujets de société, que ce soit la question du travail ou celle du développement durable. Par son imaginaire, par son rapport sensible, par sa position critique, l’artiste peut être invité à être une des parties prenantes, avec d’autres acteurs, pour faire avancer le débat. La vision française est plus compartimentée.
M.C. : Quelles sont les perspectives qui vous intéressent plus particulièrement ?
C.R. : Je m’intéresse à plusieurs projets pour faire se croiser ces deux domaines. D’une part, je suis sollicitée pour de l’accompagnement et du conseil pour monter des démarches de développement durable dans le secteur culturel, d’autre part, je souhaite également travailler sur les volets artistiques et culturels des démarches de développement durable. On s’aperçoit par exemple que, souvent, la partie culturelle est un peu présente dans les démarches d’éco-quartiers. Alors que la dimension technique a dans un premier temps pris le dessus, on s’intéresse maintenant à comment modéliser la dimension culturelle dans un quartier durable.
J’envisage par ailleurs de monter des projets culturels en lien avec le développement durable, comme cela se fait dans d’autres pays européens, ou de mettre en place un projet global d’établissement en matière de développement durable. Pour exemple, à Montpellier, le Domaine d’O a conçu tout son projet, à la fois la gestion du lieu et la programmation artistique, autour des liens entre culture et développement durable, entre artistes et scientifiques.
Un autre projet est d’intégrer une fondation – ou d’accompagner la création d’une nouvelle fondation – pour soutenir des initiatives en matière d’innovation sociétale et de développement durable. Je m’intéresse en effet depuis quinze ans au mécénat et aux fondations, et je constate que beaucoup de porteurs de projets innovants auraient besoin, pour développer plus amplement leurs projets, d’être mis en relation avec d’autres sources de financement. Que ce soit avec une entreprise, une collectivité ou un mécène privé, je pense qu’il y a un besoin de mise en relation des porteurs d’initiatives avec des financeurs.