La culture du déchet
Un projet inspiré
« Rien ne se perd, tout se transforme »
Le système naturel est cyclique, et le recyclage en est une constante. Il n’y a pas de déchet dans la nature, car tout déchet est nourriture, tout rebut retrouve sa place au sein du métabolisme global qui digère les différentes mutations de la matière.
C’est la loi de la conservation.
Le système industriel, lui, est linéaire, il suit une droite qui va de l’extraction à la décomposition, du berceau à la tombe, de la mine à la décharge. Pour fonctionner, le système doit produire, pour faire consommer. Il doit donc aussi faire jeter, pour pouvoir remplacer.
La propriété d’une droite est d’être illimitée des deux côtés.
La ligne est droite, mais la terre est ronde. Cette ligne droite qui va droit au mur de la surconsommation et du gâchis, il faut œuvrer à la recourber. Oh, il va falloir appuyer de toutes nos forces pour qu’elle accepte de se courber, de s’arrondir, si tendue qu’elle est dans sa progression à l’infini, si oublieuse des limites, de la finitude.
Rendre cette ligne courbe et faire se rejoindre ses deux extrémités, c’est reformer le cercle qui imite celui du globe et lui permet de se tenir droit, sans mauvais jeu de mot, c’est-à-dire de fonctionner avec des ressources limitées.
Ainsi naît l’idée du retour au bercail, du berceau au berceau (Cradle to Cradle): il s’agit de rétablir le cycle de la vie et résiste à la linéarité mortifère du jetable, dans une quête de l’éternel retour, qui est presque un rêve d’immortalité.
Pour Braungart et MacDonough, auteurs de l’opus éponyme et artisans de la méthode labélisée, il ne s’agit pas de réduire la consommation ou la production, mais de rendre celles-ci plus efficaces, et moins nocives. En intervenant en amont, en modifiant les intentions, et ce dans une perspective toujours progressiste et fondamentalement optimiste. Il ne s’agit pas de décroissance mais de conception responsable. Il ne s’agit pas de fabriquer moins, mais de fabriquer mieux. La technologie doit se mettre au service d’une production qui ait pour impératif catégorique de prendre en compte tous les enfants de toutes les espèces, et pour toujours (« How do we love all the children of all species for all time », dit-il, avec éloquence).
La technologie Cradle to Cradle, qui est devenue une certification, propose ainsi de nouvelles méthodes industrielles, qui s’appuient, d’une part sur l’étude des matières premières, pour en éliminer tous les agents nocifs – un objet C2C peut être mangé en toute sécurité – et, d’autre part sur la prise en compte du cycle de vie de l’objet, jusqu’à sa réutilisation une fois désintégré.
En créant des objets indéfiniment recyclables, le technique imite le biologique, et la technosphère réintègre la biosphère. Les produits ne sont plus simplement le résultat standardisé d’une production de masse, destinée au rebut. Ils deviennent, une fois leur cycle de vie achevé, des « nutriments techniques » (technical nutrient), autrement dit la matière première d’un nombre infini d’autres produits. En concevant un objet recyclable, on crée un produit producteur (de matière ou d’énergie) et non pas simplement consommateur (d’énergie ou de ressources naturelles). En intervenant sur le processus de fabrication, on influe sur les mentalités. Et ces objets deviennent ainsi les véhicules d’une révolution, non plus seulement industrielle, mais morale.
La valeur de la gratuité
Dans leur ouvrage intitulé Cradle to Cradle, Remaking the way we make things, publié en 2002, et entièrement éco-conçu (les pages sont en matière plastique recyclable, et l’encre peut être rejetée sans danger dans l’environnement), on trouve, au chapitre « Waste equals Food » (Déchet=Aliment), une évocation du cerisier comme illustration du cycle ininterrompu de la nature. La métaphore mérite d’être développée.
Au printemps, le cerisier se recouvre de fleurs rose pâle, qui font les délices des amoureux, des japonais, et des poètes. De ces fleurs naîtront ensuite des fruits, qui feront les délices des amateurs de clafoutis. Quid des pétales, qui auront ravi, brièvement, notre regard de leur beauté fragile ? En tombant, ils se décomposent et participent à la production d’humus, qui sert d’aliment à toutes sortes d’organismes rampants et souterrains, peu visibles à l’œil nu. Morale de l’histoire : rien n’est perdu, tout est utile. Même la beauté éphémère du printemps crée de l’énergie, même ces pétales, qui en s’envolant dans le vent, nous rappellent la brièveté de toute chose, et de notre existence, servent un but qui les dépasse, et s’intègrent dans le processus de maintenance de l’écosystème.
Comme les pétales du cerisier, la pluie ou le beau temps, la beauté de l’art, c’est sa gratuité. Bien sûr, c’est le fruit d’un travail, long et laborieux, mais dont le résultat et l’intention ne sont pas de l’ordre de la rentabilité. La culture résiste ainsi à la logique linéaire du système industriel. Elle répond pourtant bien à des impératifs de production, et en cela possède sa propre économie. Vouloir redistribuer le matériel industriel à destination du secteur culturel, c’est tenter de recréer un cycle naturel, qui mette fin au divorce entre nature et culture. Qui mieux que les acteurs culturels, qui se situent délibérément hors d’une logique productiviste mortifère, peuvent devenir les hérauts de cette stratégie de la seconde vie ?
Le projet de La Réserve des arts combat l’obsolescence programmée des produits de la croissance illimitée, en offrant la liberté d’imaginer. Dans un geste à la fois économique et généreux, La Réserve fait de la résistance et promeut la créativité, en détournant les déchets de la productivité. Elle affirme ainsi la valeur sociale et économique de la culture, qui ne doit pas être un luxe réservé aux happy few, et générateur de déchets, mais bien une activité partagée, capable de sublimer les déchets. Avec La Réserve des arts, l’écologie devient véritablement une révolution culturelle.
Pour aller plus loin :
http://www.ted.com/talks/lang/eng/william_mcdonough_on_cradle_to_cradle_design.html